Et au milieu coule une rivière

Connaissez-vous les potamides ? Non, il ne s’agit pas d’une espèce de protozoaire ou d’une variété de protéines, mais bien d’une variété de naïades, ces nymphes aquatiques vivant dans les eaux douces. Dans la mythologie grecque, les potamides étaient attachées aux rivières et aux fleuves. Bon, ce sont aussi des gastéropodes vivant dans les mangroves, mais là n’est pas le sujet. À cette époque, les humains ne s’étaient pas encore trop dissociés de la nature et lui prêtaient une forme divine en toutes circonstances. Les eaux vives n’y échappèrent pas. La richesse si particulière de la biodiversité des cours d’eau, leur faculté de sculpter le paysage au gré des éléments et du temps, et leur agrégation en un véritable système sanguin de nos espaces naturels n’y sont certainement pas étrangères.

Comment ne pas se sentir en totale plénitude, proche de l’abandon, au bord d’un ruisseau quand, sous un chaud après-midi d’été, le chant de l’eau claire, accompagné par le vibrionnement des insectes, nous joue l’une des plus belles des partitions naturelles ? Un peintre préraphaélite comme John William Waterhouse ne trouverait probablement rien à redire à ce tableau impressionniste teinté d’un romantisme d’une autre époque.

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, il en allait ainsi à peu près partout. Les cours d’eau étaient des éléments centraux des paysages. Leur vitalité (et aussi leurs colères) était souvent un élément important de la vie des villes et des villages. Outre leurs qualités biologiques et paysagères, ils étaient aussi la source d’une force motrice inépuisable, gage du développement économique de régions entières.

Malheureusement, avec la révolution industrielle, l’aspect utilitaire prend radicalement le dessus et la lente descente aux enfers de nos eaux vives débute. Les cours d’eau sont transformés, rectifiés en profondeur, pollués pour les besoins de l’industrie lourde et de l’agriculture intensive. En ville, transformés en égouts, ils sont carrément enterrés et recouverts dans l’indifférence de celles et ceux qui semblent avoir perdu la mémoire de l’eau. À la campagne, des espèces clé de voûtes comme le castor ou la loutre sont éradiquées, les saumons ne reviennent plus et les résineux enferment certains cours d’eau sous une chape sombre et stérile. Barrages et centrales en tous genres auront fini de dénaturer le terrain de jeu des potamides.

Fort heureusement, depuis plusieurs années, le sursaut dans les consciences semble avoir eu lieu tant au niveau européen que régional et local. Les effets bénéfiques et vitaux des cours d’eau sont désormais pris en compte dans les politiques environnementales. Dans le cadre de l’aménagement du territoire ou de celui de la protection des ressources naturelles, beaucoup de programmes de réhabilitation et de valorisation ont été conçus et appliqués. Nous revenons de loin et les résultats positifs sont chaque jour un peu plus visibles.

Certes, tout n’est pas encore idéal et il reste encore des obstacles à surmonter : conflits d’usage, urbanisme dévorant, érosion des terres agricoles, effets potentiellement catastrophiques de certaines espèces exotiques invasives ou modification du climat. Mais les mentalités ont bien évolué depuis cinquante ans. L’acceptation du rôle écologique majeur du castor (voir les Carnets N°8/2021), la restauration de certains lits naturels en Ardenne ou encore le retour à la lumière de certaines sections urbaines en sont des exemples parmi tant d’autres. En Wallonie, tout le travail effectué dans le cadre de Natura 2000, des Contrats de rivière et des programmes LIFE est exemplaire.

Point d’orgue à la dynamique, accordera-t-on un jour la personnalité juridique à nos cours d’eau wallons ? Une telle initiative leur permettrait de se défendre et de revendiquer leur droit d’exister en tant qu’entité naturelle et ainsi de protéger ses intérêts : l’extinction des espèces, la disparition des terres, la perturbation des cycles. Il pourrait également intenter en justice tout acte dégradant tel que la pollution.

Sur les autres continents, la juridiction environnementale est déjà bien établie. Dans certains pays, ce droit est même constitutionnel. Pour d’autres, il émerge. Ainsi, le fleuve Whanganui, en Nouvelle-Zélande, bénéficie depuis 2020 du statut de personne juridique, au même titre que les humains.

La province de Québec a également accordé le statut de personnalité juridique à la rivière Magpie le 16 février 2021. Le cours d’eau dispose désormais de neuf droits juridiques et notamment celui d’intenter une action en justice. Des « gardiens », élus par la municipalité, jouiront du « devoir d’agir au nom des droits et des intérêts de la rivière et de veiller à la protection de ses droits fondamentaux », selon les résolutions adoptées.

Cet article est l’édito des Carnets des Espaces Naturels N°13.

Crédit photo : Hylas avec une nymphe – John William Waterhouse – 1893 © Manchester Art Gallery

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